Neuvième journée d'étude

Sur l'histoire du protestantisme méridional

Maison de la Culture de Montauban, 22 novembre 2008

Sur les pas d’un marchand de la principauté d’Orange
(1594-1646)

Philippe DUHAMEL  - Université d’Avignon et des pays de Vaucluse.

Cette étude faite dans le cadre d’un mémoire de Master 1 résulte d’une volonté de partager la vie d’habitants de la principauté d’Orange sous l’Ancien Régime. Une envie de s’immiscer au cœur d’une société faite d’échanges et de rapports humains très forts qui font de celle-ci une entité vivante, reflet d’une vie passée.
Connaître leur quotidien, franchir le seuil de leur maison n’est pas chose impossible grâce au travail des notaires et à la conservation des archives qui nous donnent les clefs pour réaliser ces recherches. C’est aux archives départementales de Vaucluse dans un registre de notaire que nous avons rencontré Mathieu Reyne, marchand de tissus du XVIIème siècle qui vécut dans la première moitié du XVIIème siècle car cet homme décède en 1646 à l’âge de 52 ans. Il laisse derrière lui son testament et son inventaire après décès, rédigés par le notaire Jacques Félix qui officie pendant 30 ans dans la principauté (1639-1679). Les documents retrouvés nous permettent d’appréhender la vie d’un huguenot. Cet homme, sa vie de famille, nous sont rendus accessibles par les éléments de cet inventaire long de 72 folios. Ce dernier dévoile son environnement familial, son travail au travers de ses cahiers de comptes qui nous font découvrir sa clientèle, ses marchandises, sa fortune… Les inventaires se composent souvent de trois parties : une première qui décrit le lieu visité puis une seconde partie qui contient tous les objets présents dans la demeure pour être classés, inventoriés et estimés et enfin une troisième partie, s’il y en a une, qui comprend tous les papiers du défunt. Dans notre cas, c’est cette partie qui est la plus fournie car elle compte cinquante folios. D’autres actes ont pu être identifiés à partir de l’inventaire comme le testament, le contrat de mariage et des actes de baptême. Nous trouvons également des actes économiques comme des achats, des obligations ou encore des promesses. La vie de Mathieu apparaît ici à travers trois documents principaux, les actes de baptêmes, le contrat de mariage et le testament. L’analyse de ces actes permet de dresser le portrait d’un homme urbain aisé, qui a de fervents principes religieux. Ces renseignements récoltés nous plongent directement dans la vie quotidienne des hommes et femmes de ce XVIIème siècle. Apparaît alors tout un réseau de liens qui rythment la vie de ces personnes. Se matérialise devant nous un aspect de la sociabilité qui s’opère à l’intérieur de cette demeure.
Posons notre regard sur l’environnement de Mathieu Reyne, la principauté d’Orange où se cultive le safran, s’élève le vers à soie et se répandent les idées calvinistes. Pour présenter un aperçu, de cette étude appuyons-nous sur deux points précis : tout d’abord Mathieu Reyne en tant que protestant pratiquant, puis, par la suite, regardons l’homme d’affaires talentueux qu’il semble être.
La principauté d’Orange est un territoire d’environ 250 km2. Elle est presque enclavée dans le Comtat Venaissin et est limitrophe du royaume de France par le Rhône. La cité principale de cet État est Orange, ville peuplée d’environ 5 000 habitants à cette époque. Elle est surmontée d’une citadelle, demeure du Prince, qui n’y vit pratiquement pas, servant de siège au gouverneur qui le représente. La ville est traversée par la Meyne, rivière qui forme avec la colline un rempart naturel. La cité détient tous les pouvoirs, religieux, politiques et économiques. Elle tisse des liens économiques avec les bourgs voisins comme Courthézon, Jonquières ou encore Gigondas. Cet Etat indépendant vit sous le régime de la bi- confessionnalité grâce à plusieurs édits qui ont été promulgués en grande pompe par les princes. Il y en a eu six édits en tout qui s’échelonnent de 1561 à 1607. Nous nous situons sous le régime de l’édit de 1607 dit de « pacification ». Ces textes sont la preuve du pouvoir des réformés et de leurs princes face aux regards du Pape et du Roi de France, leurs puissants voisins. On note surtout son indépendance religieuse. Les idées calvinistes sont intégrées librement par une partie de la population, un tiers plus exactement vivant dans une société « mi-partie ». La Réforme s’est implantée très tôt dans cette société en mutation où se développent différentes classes sociales, des professions libérales, des artisans et des marchands. Notre marchand, Mathieu Reyne est un bon représentant de cette société « mi-partie ».
C’est à Courthézon en1594 qu’il naît dans une famille huguenote. Il est l’aîné d’une famille de 5 enfants, et a une sœur jumelle, Anne. En plus de cette sœur, deux frères jumeaux naissent en 1596. Ces deux couples de jumeaux atteignent l’âge adulte ce qui est assez rare pendant l’Ancien Régime. Une sœur cadette arrive en 1599 qui est la seule de la famille à ne pas atteindre l’âge adulte. Ces enfants sont tous baptisés selon les principes de la religion protestante. Nous n’avons pas plus de renseignements sur l’enfance de Mathieu ; nous ne retrouvons sa trace qu’en 1631 avec un acte de procuration précédant son mariage qui se déroule le 2 novembre 1631 avec Madeleine Petit.
Le contrat de mariage est l’un des actes les plus importants du droit privé de l’Ancien Régime. Cette union n’est pas ici un sacrement parce qu’il n’est pas un acte signé devant Dieu pour les protestants ; il est seulement l’engagement d’une femme et d’un homme. Par conséquent, l’Eglise réformée reconnaît l’entière validité du mariage civil et l’entière validité du libre engagement prononcé par les époux devant la société. Il ne faut pas oublier que la famille règle le mariage. Les parents arrangent les noces en fonction de conditions connues et chiffrées. Nous ne savons pas si l’un ou l’autre des époux a souffert de cette union plus tard. Il faut noter que ce mariage est endogame protestant car il y a peu de mariages mixtes dans la principauté. On en recense seulement 13 à Courthézon sur 98 unions réformées de 1631 à 1672. La jeune mariée vient de Nyons, ce qui prouve que la famille Reyne entretient des relations avec cette ville proche. Les relations commerciales conduisent à des relations plus intimes comme, ici, l’union de ces deux familles. Nous savons que Jean, le frère de Mathieu épouse lui aussi une jeune fille de Nyons. Le mariage crée des liens juridiques entre les deux conjoints qui, par cet acte, assemblent les éléments de leur patrimoine. Ces effets civils sont réglés par les coutumes et le droit écrit. On note une grande différence d’âge entre Mathieu et Madeleine Petit : 37 ans pour lui, et elle, 24. On sait que les protestants de Montauban se marient en moyenne à 25 ans. Dans notre cas, il faut considérer le contrat de mariage comme un « contrat de confiance en l’avenir ». Les parents de la mariée unissent leurs enfants avec des personnes qui pourront assurer leur avenir. On suppose que Reyne est bien implanté dans la société orangeoise.
Cette union engendre de fortes sommes d’argent avec les différents apports des deux époux : tout d’abord une dot de 1 200 livres par Madeleine, ce qui est une belle somme pour la période. Mathieu et son père donnent 3 000 livres ensemble. Ensuite Mathieu apporte une somme de 150 livres, tandis que son père offre, seul de son côté, 3 600 livres en marchandises. On pense bien sûr ici à une avance sur héritage. Le total des sommes atteint le montant de 7 950 livres, soit un beau patrimoine pour commencer une vie de couple et surtout fonder une famille. Nous nous trouvons ici dans deux familles que l’on peut qualifier d’aisées. Une autre preuve du statut de ces deux clans se trouve dans les signatures des témoins qui sont des personnages importants. On y trouve deux capitaines et surtout une jeune mariée qui ratifie l’acte d’une plume assurée, preuve de son alphabétisation. Ce n’est pas le cas de beaucoup de ses consœurs au XVIIème siècle.
Durant leurs 15 années de mariage, Mathieu et Madeleine fondent une famille qui se compose de six enfants. On retrouve leur trace grâce aux actes de baptêmes et au testament du marchand qui les nomme comme héritiers. Nous ne décrirons pas ces actes ici mais nous insistons sur l’importance des parrains et marraines choisis pour accompagner l’enfant et l’accueillir en cas de décès des parents. Ils sont souvent des proches de la famille ou des amis et les enfants portent leurs prénoms selon le sexe de celui-ci. A sa mort, Reyne laisse ses enfants orphelins puisque son épouse meurt quelques mois plus tôt. Il est intéressant de noter que ce ne sont pas les parrains et marraines qui s’occupent des enfants Reyne. C’est Antoine, un des frères de Mathieu, qui est institué tuteur des petits jusqu’à ce qu’ils soient en âge de récupérer l’héritage.
Pendant des jours plus heureux, cette grande famille vit au cœur de la principauté, dans la cité d’Orange. Elle loge dans une maison louée à un noble, Louis Deslonge, qui se situe au quartier des Langes. C‘est au centre de la cité et la maison jouxte l’Hôtel de ville. C’est assurément une garantie de prospérité pour le marchand qui doit avoir pignon sur rue. Le logement se compose de plusieurs pièces : deux chambres, une cave, un grenier, une étable est surtout d’une boutique et d’une arrière-boutique. La maison possède probablement plusieurs étages : la boutique et l’arrière-boutique au rez-de-chaussée, les deux chambres à l’étage, surplombées du grenier. On tient compte naturellement de la cave au sous-sol. Il est malheureusement impossible de reconstituer exactement le plan de la maison car le notaire Félix ne donne pas d’indication sur la forme et la répartition des pièces, comme par exemple, le fait de monter un escalier ce qui est parfois mentionné dans les inventaires. Il décrit simplement leur contenu. Nous n’allons pas dresser la liste de tout le mobilier contenu dans les dépendances et les pièces à vivre, bien qu’il soit très intéressant de voir la vie autour de l’âtre, ainsi que les ustensiles utiles à la vie de tous les jours.
Regardons seulement deux éléments : tout d’abord la présence de livres qui sont au nombre de six. Il y a une « bible in folio, un paire de psaume et un nouveau testament in quarto ». Il est classique d’affirmer que le protestantisme est la religion du livre. Il est étonnant qu’un protestant ne possède pas au moins un ou deux livres de droit et qu’il n’ait pas la bible Ces ouvrages religieux sont bien présents dans la maison de Mathieu Reyne qui, avec l’aide de sa femme, veille à l’éducation de leurs enfants. Dans cette demeure, comme dans celles de nombreux autres protestants, la prière se déroule en famille. Le père en « chef de  groupe » lit des passages de la Bible à ses enfants. La pratique religieuse des protestants relève de la démarche personnelle et privée. Ils s’appuient sur une littérature spirituelle. Les catholiques, eux, prient en famille, mais leurs prières sont une obligation d’obéissance et de soumission à Dieu, alors que les protestants vivent cela comme une action de grâce. Les protestants se réfèrent simplement à la parole biblique. Cette piété familiale s’articule autour de la Bible par le culte familial, et l’éducation religieuse des enfants. Le père est au centre de cette « éducation ». Le modèle protestant du père est inspiré par Calvin. Il existe pour lui une éthique de la paternité ; en plus de ces devoirs de chef de famille, s’impose le devoir de la paternité (la procréation est ordonnée par Dieu) mais aussi celui de père comme modèle chrétien. Les parents ont l’ordre de Dieu d’instruire leurs enfants car l’instruction est nécessaire à tout homme pour gouverner sa maison et être un meilleur sujet. Le père veille à communiquer « le droit enseignement de la religion ». Il fait lire la Bible à ses enfants dès leur plus jeune âge qui chantent aussi les psaumes et font un commentaire doctrinal et moral du texte.
« Pour les protestants la famille devient cellule spirituelle, un modèle réduit de l’Eglise. La famille est cellule de combat contre les entreprises désordonnées du péché ; elle est aussi la cellule d’intégration à la société civile et religieuse. Elle prépare les enfants aux responsabilités de la cité et de l’Eglise. »
D’autres ouvrages sont imprimés à Orange par Edouard Raban, l’imprimeur du prince que Reyne côtoie. Il a aussi des relations avec des écrivains. Ces manuels sont utilisés par le couple pour éduquer leurs enfants. Prenons l’exemple du livre écrit par Paul Caillet, avocat au parlement de Paris, Le tableau du mariage. Cet ouvrage est décrit : « comme un traité de jurisprudence et de morale fort sérieuse. Non comme un livre de médecine. L’auteur conclut après beaucoup de recherches qu’il convient d’obtempérer à la volonté de l’institution du mariage et à l’ordre établi par la nature pour la conservation de l’espèce humaine ». Ce résumé explique bien la vision que les parents veulent transmettre à leur progéniture. Nous sommes ici face aux croyances et aux visions des hommes de l’Ancien Régime. Il est très intéressant de voir que ce couple enseigne à ses enfants des principes, qui entraînent une sorte d’acceptation de la société dans laquelle ils vont évoluer. Avec Le tableau du mariage, leurs parents leur transmettent l’idée de procréation, mais aussi d’obligation de se marier pour avoir une place dans la société. Mathieu Reyne enseigne les emblèmes, les lois, les mœurs et coutumes à ses enfants afin qu’ils puissent bien s’intégrer dans le monde qui les entoure.
Un autre ouvrage est présent dans l’inventaire, « La pratique de la piété » écrit par l’auteur anglais Bayle. Cet ouvrage connaît un grand succès au XVIIème siècle. Il existe une large gamme de livres de piété réformée que l’on peut acquérir facilement dans la région. Ces ouvrages visent le perfectionnement spirituel du lecteur. Mathieu en fait peut-être une lecture intensive. On peut apparenter le livre de piété au catéchisme : « Le Catéchisme de Jean Calvin en 1545, rappelle la nécessité de faire une oraison avant et une action après le repas, propose une prière personnelle  pour dire au matin en se levant  et une autre  pour dire devant que dormir ». C’est le père qui doit réaliser cet exercice. Il reprend les prières liturgiques et s’inspire du livre des psaumes, probablement ceux de David, devenus le livre de chevet de tous les réformés. Cet ouvrage leur est accessible car il a été traduit par Clément Marot et Théodore de Bèze et édité par l’imprimeur Raban. L’éducation religieuse des enfants repose donc sur les épaules des parents qui sont « les lieutenants de Dieu ». Calvin identifie le foyer comme une « église domestique » où le père est le prêtre.
Quant au dernier ouvrage il est écrit  par Jean de la Faye pasteur à Loriol « pour la garde du troupeau, les nombres courses et entreprises des maires missionnaires » dont le titre complet est « le pasteur veillant ».
La présence de ces livres témoigne du degré d’alphabétisation de ce marchand. Comme beaucoup de protestants de son niveau social, Mathieu Reyne sait lire et écrire. C’est indispensable pour lui dans son métier de marchand. Il doit tenir ses comptes, et les noter sur papier ou dans des cahiers, « livre journal », comme les nomme le notaire Félix . Dans l’étude sur les protestants de Montauban, on constate que les marchands sont les plus alphabétisés de la société, d’après des signatures des actes notariés.
Le deuxième élément important dans la chambre principale est un coffre qui contient une petite fortune, tout d’abord en monnaies sonnantes et trébuchantes: « Onse escu d’or sol, une pistole espayne courte plié dans du papier, trente et une pièces d’or, vingt escu patas… ». Cet argent est entreposé par sécurité ici dans cette pièce qui est le centre de la maison où la famille doit passer la plupart de son temps. Il est intéressant de voir la diversité des monnaies. La monnaie de la ville d’Orange est le patas, cousine de la livre tournois. On reconnaît les éternelles pièces d’or. Tant d’argent dans une maison n’est pas monnaie courante pendant l’ancien régime à cause du manque récurent de liquidité. On trouve également des bijoux et des armes dans ce coffre. « Deux bagues dor à rose de rubis, une bague dor à rose de turquoise, une bague dor à rose d’opale, une bague dor à rose sans pierre, trois bague dor turquoise, trois bague dor à pierre de grenat, une petite bague dor sans pierre, une petite chaine dor pesant trente sept deniers, une ceinture dargent pesant dix onces deux tarnal… ». C’est un véritable petit trésor avec de l’or, des pierres précieuses et de l’argent… Ces bijoux peuvent très bien appartenir aux époux qui pouvaient les porter lors des grandes occasions. Une autre hypothèse peut être émise. Les bijoux d’or et d’argent ont une valeur économique et peuvent être utilisés en garantie de prêts. En effet, les cahiers de compte répertoriés dans l’inventaire prouvent en effet que Mathieu Reyne prête de l’argent. Au folio 33 de cet inventaire, il est écrit : « Anthoine Goudron de Caderousse doit pour este 13l, 19 s, 3 d dont y a une bague d’un rompu pesant un denier 21 grain de la femme dudit goudron en gage ». Rien ne dit que la valeur de la bague soit celle du prix indiqué. Il existe une disproportion énorme entre les objets gagés et l’argent prêté. Ces bagues proviennent, sûrement, en grande partie de ce type de transaction passé entre Reyne et ses clients. Il est plus facile de donner en gage une bague, objet non usuel, qu’un autre accessoire utile à la vie de tous les jours. Surtout ces objets mis en dépôt garantissent le remboursement du crédit.
Pour les armes, on ne peut pas prouver leur utilité car « notre marchand » possède sept armes composées d’arquebuses, d’un pistolet ou encore d’un mousquet et d’un canon sur fût de bois. Sont-elles là comme objets de collection posés sur le râtelier dans la demeure, pour défendre la famille et ses biens, ou tout simplement pour la chasse ?
La maison regorge d’étoffes. Ce sont les tissus qui nous intéressent ici, non pas ceux présents dans les coffres des chambres mais ceux exposés sur les étagères de la boutique et de l’arrière boutique. La boutique est sûrement la pièce que fréquente le plus Mathieu. Le textile tient une place importante dans l’Ancien Régime, par le nombre d’activités qu’il génère : des fabriques, une grande variété de la production d’étoffes et de la main d’œuvre… Mathieu Reyne évolue dans un monde d’étoffes colorées.
La boutique de Reyne renferme toutes sortes de tissus qui, tous groupés, forment une longueur totale de 2230,5 mètres environ. Cette estimation est le résultat de l’addition des mètres de tissus mesurés par le notaire dans la boutique. Il y a trente-quatre sortes de tissus différents qui vont de la toile au velours. Les mesures se font en canne et en pan. Une canne est égale à 1,976 mètre et un pan est égal à 0,25 mètre. Le stock entier de la boutique de Reyne atteint une valeur de 3 173 livres. Cette valeur est approximative. Toutes les valeurs ont été additionnées pour obtenir cette estimation, de la livre aux deniers.
Il vend différents tissus sous différentes armures qui sont des formes de tissage. Se distinguent trois armures fondamentales : la toile, le sergé et le satin. Dans sa boutique, Reyne n’en a que deux, la toile et le sergé, car le satin est sûrement trop luxueux. La toile est l’armature la plus simple et la plus répandue et porte des noms différents selon les lieux de fabrication, comme drap à Verviers, taffetas à Lyon. Dans la boutique, la toile l’emporte sur les autres tissus avec 491 cannes de toiles différentes par leurs noms et leurs origines. Classer, répertorier et définir tous ces tissus est un travail de longue haleine. L’étude de Françoise Bayard sur les boutiques de Lyon nous a été d’une grande aide. La différence entre les armures, les matières premières ou encore les produits finis peuvent vite faire tourner la tête, ou pire encore quand on commence à vouloir les classer. On trouve des draps de différentes façons, comme façon de Hollande ou de Berry. On a du coton sous la forme de mousseline, du cordillat, du cordat, du damas, de la soie, des cadis et énormément de toiles qui elles aussi se divisent en différentes façons (Cambrai, Bretagne, Arras…).
Les prix varient selon les étoffes. Une étoffe est considérée comme chère lorsqu’elle dépasse le prix de 4 livres la canne pour la ville de Nîmes au XVIIème siècle. Ainsi, on constate que les produits proposés par Reyne sont très chers. La canne de mousseline, par exemple, est à 14 livres, alors qu’à Lyon, elle est vendue seulement au prix de 4 livres, soit presque quatre fois plus chère. Il ne faut pas oublier que nous sommes en province et non au cœur de la capitale des Gaules. Une autre explication face à un tel écart des prix est que la canne de tissu diffère d’une région à l’autre et n’a donc pas la même valeur. Le prix des étoffes varie selon la qualité, le travail, la finition et la couleur.
Justement regardons les couleurs qui sont présentées car cette mention est remarquable et bien souvent absente des inventaires. Ces couleurs donnent une image vivante des tissus présents dans la boutique, étalés sur les banques de sapin : couleur de prince, couleur de feu, vert olive, couleur de peste, grise de noce, bleu mignon… Nous sommes dans une littérature qui s’appuie sur la comparaison avec les couleurs de la nature et ces noms de couleurs font rêver. On se transporte alors à la foire de Beaucaire ou encore sur le port de Marseille au XVIIème siècle, où les marchands annoncent en criant ces coloris aux passants. On imagine alors la curiosité des badauds qui veulent voir un drap couleur de prince ou une toile couleur de feu.
Dans la boutique de Reyne, nous sommes loin de tout cela. Les draps, les lainages, sont plus sombres que les sergés, les toiles, et les soies. On trouve beaucoup de noir, de gris et de blanc, couleurs sobres et moins salissantes. On note l’absence du brun très présent dans les campagnes ou encore dans les boutiques de Lyon. On peut avancer qu’à Orange l’explosion de couleurs ne s’est pas encore produite à cette époque.
Voici donc ce que pouvait présenter Reyne à sa clientèle que nous pouvons identifier. Le marchand note les créances de ses clients dans ses deux cahiers. Le principal souci avec les sommes d’argent qui sont indiquées est de savoir s’il s’agit d’achats à crédit ou de prêts que Reyne avance aux hommes et femmes dont les noms apparaissent dans ses comptes. Ce sont 563 personnes (459 hommes et 104 femmes) dans ses cahiers, que j’ai répertoriées après les avoir toutes comptées. Beaucoup de noms reviennent sous des formes différentes et il est donc parfois difficile de voir s’il s’agit de la même personne. Toutes les classes sociales se distinguent dans ces documents. Nous trouvons des paysans, des bouchers, un baron, des tisserands, des domestiques ou encore des couturiers et des soldats. Ces personnes témoignent de la diversité de la société qui vit à Orange. Ce panel est bien entendu non exhaustif et d’autres corps de métiers sont représentés dans la cité. Il convient également de prendre en compte le fait que tous les clients de Reyne ne sont pas originaires de la cité d’Orange. Ils viennent de toute la principauté, mais aussi du Comtat, de la Provence et du royaume de France.
Regardons de plus près une de ces classes sociales, les ecclésiastiques qui sont également représentés. Elle regroupe aussi bien les protestants que les catholiques. Dans le cahier, se côtoient trois ministres de la principauté dont Sylvius et Mathieu et Gaspard Martin, un ancien capucin qui se convertit aux idées calvinistes en 1614. C’est un personnage important de la principauté d’Orange. Apparaissent à leurs côtés, un prêtre monsieur Barbarin, un abbé et le prieur de la chapelle de la Madeleine, Esprit Bombavet. Il n’y a pas ici de concurrence pour savoir quelle Eglise est la meilleure « gardienne des âmes ». Elles sont toutes deux associées dans les archives d’un marchand huguenot qui, au sein de sa profession, ne tient pas compte des convictions religieuses de sa clientèle. L’argent n’a pas d’odeur et délie, par la même occasion, les tensions qui peuvent exister. L’Eglise catholique condamne ce genre de transaction, mais nous avons ici une preuve qu’elles participent à ce marché par l’intermédiaire de leurs représentants . Les protestants  peuvent prendre part à ce genre de transaction car Calvin l’autorise et le recommande.

Nous ne savons pas dans quel but ont été souscrites ces créances. Un grand nombre de ces créances laissent entrevoir un échange commercial entre un marchand qui cède sa marchandise à crédit et ses clients dont certains ont des créances très élevées comme les frères de Mathieu, qui lui doivent 300 livres. Le montant total des créances accordées par Reyne à ses clients s’élève à 5 258 livres. Il s’agit là d’une somme considérable qui a été obtenue après addition de la totalité des comptes de Mathieu Reyne. Les protestants ont de nombreuses créances pour compte de marchandises, mais aussi de nombreux prêts agricoles. Les achats nécessitent un endettement et un échelonnement du paiement ; ainsi les marchands ont de nombreuses créances pour comptes de marchandises
Outre son frère, d’autres personnes ont des créances élevées. Il y a des nobles dont la plus haute créance atteint 113 livres. On note même que le greffier Dianioux, catholique, a une créance de 174 livres. On peut imaginer que ces hommes ont une consommation de textile plus importante que celle des classes inférieures. Mais on sait, toujours à Montauban, que des nobles ou autres personnages importants sont débiteurs de simples marchands. Ces débiteurs s’engagent bien sûr à rembourser leurs dettes. Nous n’avons pas dans l’acte, de précision sur l’échéance des remboursements, qui peut être assez longue selon les personnes engagées. On sait que ces créances ont pour but de palier le manque de liquidité du temps.
Prenons l’exemple de Marie de Merles qui est débitrice par deux fois, la première avec une somme de 106 livres, puis une autre de 156 livres. Nous nous interrogeons alors sur l’utilité de ces sommes. Sont-elles faites d’achats d’étoffes provenant du magasin ou alors de liquidités servant à titre personnel ? Comment expliquer les sommes prêtées à Marie de Merles qui semble seulement entretenir un lien commercial avec Reyne ? Il est impossible de trouver une réponse vraisemblable si l’on considère cet argent comme un prêt. En revanche, il est tout à fait probable qu’elle ait dépensé cette somme en tissus pour faire coudre des vêtements. La somme de 156 livres peut être identifiée grâce à un document qui apparaît dans les archives du notaire Bussière. Ce document prouve que la débitrice a effectivement acheté du tissu à Reyne pour ses enfants. Nous ne pouvons malheureusement pas expliquer la première créance par manque d’acte notarié.
Pour trouver certaines réponses, on peut croiser des documents retrouvés grâce à l’inventaire, des obligations ou encore des promesses donnent la preuve qu’il s’agit bien de crédit. On peut penser que les 300 livres présents dans l’acte « d’archept » de son frère Jean font référence aux comptes tenus dans les cahiers de Mathieu Reyne. Il est compréhensible que Mathieu ait prêté une telle somme à son frère car son rôle est important dans ce réseau familial. Prenons un autre exemple : des comptes arrêtés du pasteur Martin qui emprunte deux fois de l’argent à Mathieu, une fois 42 livre 19 sols et 6 deniers, puis une seconde fois 75 livres et 2 sols. On apprend, à la fin de l’inventaire que le ministre a remboursé sa dette de 75 livres et 2 sols le 8janvier 1645. En revanche, nous ne savons pas ce qu’il en est du premier emprunt ; il est probable que Gaspard Martin n’ait pas pu rembourser sa dette avant la mort de Mathieu Reyne. Nous pouvons également prouver qu’il s’agit de crédits grâce à certains clients comme Jean Pierre Reyne et ses frères, ainsi que André Laffanon cités dans l’inventaire aux folios 32 verso et 33 verso. Nous les avons retrouvés dans des actes du notaire qui mentionne bien le terme « dette ». Ils promettent de rendre au marchand l’argent qu’il leur a prêté.
Nous ne savons pas si Reyne avait lui-même des dettes. Il est peu probable, s’il en existe, qu’elles soient répertoriées dans l’inventaire qui se doit de « maintenir un voile pudique sur la situation financière du défunt ».
L’étude de ces actes a permis de révéler la vie d’un homme. Elle montre une vie faite de richesses matérielles par les biens que possède Mathieu Reyne, mais également humaines si l’on tient compte des nombreuses personnes qui l’entourent, qu’il s’agisse de sa famille, de ses amis ou de ses clients. Nous avons des brides de sa vie privée et de sa vie économique. Nous savons qu’il fait partie du conseil de ville en 1639 et 1640. Nous sommes en présence d’un notable qui siège comme protestant dans le conseil « bi confessionnel » de la cité d’Orange.
Alors, s’impose à nous le film de cette vie qui se déroule dans ce sombre XVIIème siècle où la mort étend son ombre malveillante et frappe les populations plus ou moins violemment. Cette mort violente brise la famille Reyne en 1646, année où disparaissent Mathieu et son épouse ainsi que d’autres proches du couple comme la mère de Madeleine. Les dispositions prises par le marchand avant sa mort avec la rédaction de son testament et la demande d’un inventaire après décès, montrent un homme qui possède le sens des responsabilités. Il veille à assurer l’avenir de ses enfants. Toutes ces archives nous ont permis d’essayer de le faire revivre et partager quelques instants de sa vie au travers de ces pages.