Le juste & le brigand
François de la Noue dit “Bras de fer” (1531-1591) & Philippe Guillery (1566-1608) – au temps des Guerres de Religion
Conférence donnée par Monsieur Jean Luiggi le 20 février 2008
Notre histoire commence en juin 1570. Depuis les derniers jours de printemps, les combats ont repris dans le Bas Poitou entre catholiques et protestants. Saint-Gemme et Luçon sont tombées aux mains de l’armée huguenote qui s’attaque maintenant à la ville de Fontenay-le-comte.
Depuis 1562, les guerres opposent papistes et réformés, encadrées par des familles nobles rivales. Il y a déjà eu deux guerres (1562-1563), (1567-1568) et en 1570 nous en sommes à la troisième. Ces combats sont menés du côté huguenot par Louis de Condé qui vient de perdre la vie et Gaspard de Coligny. Du côté catholique c’est le clan des Guise et à partir de 1568, le duc d’Anjou, frère de Charles IX.
Ces trois guerres ont vu le capitaine huguenot, François de La Noue au combat et tous les combattants d’un côté comme de l’autre ont admiré son courage et loué sa vaillance. Aujourd’hui encore, il est monté plusieurs fois à l’assaut mais sans résultat. D’une façon téméraire il s’approche de la porte Saint-Michel pour se rendre compte de quelle manière il va mener le prochain assaut. Il essuie plusieurs tirs d’arquebuse et une balle l’atteint au bras gauche. Il se retire alors, dit la chronique, dans son logis pour se faire panser. La plaie n’est pas belle : l’avant-bras n’est que chair broyée. Etendu sur une civière il est conduit à La Rochelle où Jeanne d’Albret l’accueille et le confie à ses meilleurs chirurgiens. La blessure est grave, la gangrène l’a envahie, les chirurgiens préconisent l’amputation.
C’est l’opération : on a recouvert le visage du blessé d’un linge imprégné de sucs de plantes narcotiques, Jeanne d’Albret est à son chevet, c’est elle qui lui tient le bras, un pasteur est présent, on a glissé une large bassine sous le coude alors qu’un chirurgien scie l’os. Le blessé s’évanouit. L’opération terminée, on n’ose le transporter, on attend son réveil. Il vit. Va alors commencer une période de convalescence entourée de ses amis : Antoinette d’Aubeterre et sa fille Catherine de Parthenay, Louise de Coligny et Charles de Téligny son futur époux et quelques uns de ses compagnons d’armes comme Charles de Quellenec.
Un artisan va lui fabriquer une prothèse en fer qui s’adaptera au coude et qui sera terminée par un crochet. Il pourra tenir la bride de son cheval et de son bras droit, manier l’épée aussi bien qu’avant.
François de La Noue sera désormais connu dans l’armée sous le pseudonyme de “Bras de fer”, il a 39 ans.
Il est né le 16 août 1531 à La Chapelle-sur-Erdre près de Nantes, fils de François de La Noue et de Bonaventure Lespervier, au château de la Gascherie qui a été restauré il y a un demi-siècle par Arthur Lespervier, grand veneur du duc de Bretagne. Du petit manoir qu’il était à l’origine, le château est devenu une superbe demeure Renaissance.
La famille de La Noue porte le nom d’un de ses domaines situé au sud de la Loire à Fresnay-en-Retz près de Machecoul.
Le jeune François va recevoir une éducation toute militaire : après la lecture et l’écriture, c’est l’équitation et les armes : il va apprendre à maîtriser un cheval, l’harnacher, sauter au galop d’un cheval à l’autre, monter sans étrier, chevaucher sans bride, mais aussi, tenir une lance, manier l’épée, tirer à l’arquebuse, braver la pluie, ignorer la faim, la soif, la fatigue et la peur. On en fait un véritable combattant. Mais il ne faut pas croire qu’il abandonne l’étude, entre deux chevauchées, on le verra un livre à la main. Il est envoyé bientôt à la cour du roi de France où il va devenir page du futur Henri II.
Et là, il va délaisser les jeux et les amusements des autres pages pour se consacrer à l’étude des arts et des lettres et se tenir à l’écoute des idées nouvelles. Il va suivre Marguerite d’Angoulême dans la défense de ceux qu’on appelle les huguenots.
En 1547, François Ier meurt, Henri II lui succède, le jeune page va devenir son écuyer et le roi qui l’apprécie décide de l’emmener en Italie. Il va combattre en Lombardie avec le maréchal de Brissac puis au Piémont avec Brantôme. Il se fait remarquer par sa bravoure et sa vaillance.
Il revient en France pour apprendre la mort de son père et découvrir que sa mère a succombé à la passion du jeu. Le roi, craignant de la voir dilapider le patrimoine des La Noue lui a retiré l’administration de ses biens.
François, défend sa mère auprès du roi. Il écrit :
“Je ne crois pas qu’elle ait besoin de cette correction de sa conduite et que, quand il y aurait quelque chose à redire dans son ménagement, une grande partie des biens de la maison était de son côté, il n’est pas raisonnable qu’on lui ôtât la liberté d’en user à sa volonté.”
Et le roi accède à sa demande.
Il revient à Fresnay-en-Retz et regrette cette chasse aux huguenots qui fait des ravages, il ne comprend pas les décisions prises contre la Réforme. En 1557 un édit condamne à mort ces hérétiques qui tutoient Dieu, qui refusent le culte de la Vierge et qui lisent la Bible en français.
François de La Noue va rencontrer à Nantes François d’Andelot qui s’est converti et qui a entraîné ses deux frères Odet et Gaspard Coligny. À son tour il va se convertir et rejoindre ainsi un grand nombre de nobles qui ont adhéré à la Réforme.
Ami de d’Andelot, François de La Noue va s’attacher à la famille Coligny et va faire de nombreux séjours chez Gaspard où il va apprendre un nouvel art de vivre : dignité, savoir, curiosité intellectuelle, respect de la religion. La vie à Châtillon est austère mais sans tristesse. Trois fois par jour, chez les Coligny, on célèbre le culte familial : lecture de la Bible, méditations, prières et chants des psaumes. François va rencontrer Henri de Navarre qui est partagé entre sa mère Jeanne d’Albret acquise à la Réforme, et son père Antoine de Bourbon qui hésite entre les deux religions.
En 1560, François de La Noue épouse Marguerite de Téligny qui lui apporte en dot des terres dont le fief de Montreuil-Bonnin près de Poitiers. En côtoyant Coligny, François va adopter une discipline militaire. Coligny veut une armée efficace certes mais d’une tenue qui diffère de ce qui se fait habituellement :
“C’est lui qui a réglé et policé toute l’infanterie par ces belles ordonnances que nous avons de lui (…) elles ont été les plus belles qui furent jamais faites en France et je crois que depuis qu’elles ont été faites, les vies d’un million de personnes ont été conservées et autant de leurs biens et facultés ; car auparavant ce n’était que pilleries, voleries, briganderies, rançonnements, meurtres et paillardises, Coligny punit sévèrement toute désertion, vol ou violence, assure les gages et les soldes des militaires, préconise une morale.”
“ Le soldat qui blasphémera le nom de Dieu en vain sera mis en place publique au carcan par trois divers jours, trois heures à chaque fois et à la fin d’iceux, tête nue, demandera pardon à Dieu.” écrira François de La Noue.
Il faut considérer qu’à cette époque, le recrutement des soldats, leur solde, leur logement, tout était organisé de façon plus ou moins efficace et régulière. Le gros de l’armée était constitué de mercenaires : les reîtres, habiles au pistolet, et les lansquenets venus d’Allemagne.
Le lieutenant général assurait le commandement, il était assisté d’un capitaine nommé par brevet par le roi qui recrutait la compagnie qu’il allait commander aidé par les sergents qui encadraient les soldats.
Tous ces officiers ne sont formés que par la pratique. Le soldat va loger et vivre chez l’habitant, c’est une charge risquée et dangereuse pour le logeur, surtout après une défaite ou à la suite des retards de soldes, hélas trop fréquents.
On va voir par la suite comme tout ceci va être amélioré par Henri IV à la suite du comportement du deuxième personnage dont nous allons parler aujourd’hui.
D’un côté comme de l’autre, les militaires ont hâte d’en découdre et un événement qui va survenir va déclencher les hostilités.
Le 1er mars 1562, à Wassy, des huguenots sont réunis dans une grange à la sortie de la ville, pour célébrer le culte. Une troupe de 200 arquebusiers et une compagnie d’archers sous les ordres du duc de Guise s’approchent de la ville. Ils apprennent que des protestants sont réunis pour leur célébration. Ils décident d’en finir avec cette vermine huguenote. Ils attaquent et tuent hommes, femmes et enfants, sauf les femmes enceintes à la demande d’Anne d’Este, la fille de Renée de France, l’épouse du duc de Guise. Cette horrible boucherie cause la mort d’une soixantaine d’individus et plus de 250 sont blessés, mutilés et estropiés pour la vie. Les meurtriers volèrent le tronc des pauvres, pillèrent une maison voisine, et quelques jours plus tard, vendirent les dépouilles de leurs victimes : manteaux, bonnets, chapeaux, ceintures, coiffes, tout le butin du massacre.
Cette tuerie est un signal : partout dans le royaume, d’autres massacres vont suivre : à Châtillon-sur-Loire, à Moulins, à Blois, à Angers, à Tours, dans les villes du Nord et du Midi, on pend, on défenestre, on égorge, on noie les fidèles de la Réforme.
Antoine de Bourbon s’est enfin décidé : il rejoint le duc de Guise ! Son frère, Louis de Condé prend alors le parti huguenot.
Les hostilités commencent, la première des huit guerres de religion est lancée.
C’est horrible : l’infanterie est constituée d’individus peu recommandables qui sont envoyés au combat, les Suisses, les mercenaires allemands catholiques et protestants, les reîtres et les lansquenets investissent les chaumières, dépouillent, violent, volent, pillent et ceci malgré les efforts de Coligny qui veut que, dans son armée, on ne joue pas aux cartes ni aux dés, qu’on interdisent aux femmes de pénétrer dans les camps, que l’on chante des psaumes et que l’on prie avec le concours des pasteurs qui accompagnaient la troupe.
De 1563 à 1570 La Noue va participer à presque tous les combats, il va parfois pour pallier un manque d’effectifs lever une troupe en Bretagne, engager des compagnies de reîtres en Moselle.
En 1568, La Rochelle devient le quartier général des troupes protestantes, Jeanne d’Albret y crée un comité de surveillance qui porte l’appellation de “conseil.” La religion est intimement liée à la vie politique et sociale et la guerre va reprendre en mars 1569. Cette troisième guerre de religion va se jouer dans le Bas et le Moyen Poitou, en Aunis et en Saintonge. François de La Noue qui a été nommé gouverneur de La Rochelle reprend les armes en homme de guerre et en fin tacticien : c’est lui qui sera à l’origine de la formation en carré pour permettre aux fantassins de supporter une attaque de la cavalerie ennemie.
À Jarnac, Louis de Condé est tué, Jeanne d’Albret prend la décision de nommer Henri, le fils du prince et Henri de Navarre, à la tête des armées huguenotes. François de La Noue est fait prisonnier, il est échangé contre Sessac un capitaine de l’armée royale. D’Andelot meurt le 27 mai 1559 et François le remplace comme général de l’infanterie protestante mais il est prisonnier une nouvelle fois. C’est contre Strozzi, un parent de Catherine de Médicis, qu’il est cette fois échangé. Le 17 juin 1570, la série noire continue, François de La Noue est blessé devant Fontenay-le-Comte, il va devenir “Bras de fer”. Pour pallier son incapacité momentanée au combat, Jeanne d’Albret nomme un nouveau général : René de Rohan.
En août 1570, tout le monde aspire à la paix, elle est signée à Saint-Germain : quatre places de sûreté sont offertes aux protestants : La Rochelle, La Charité, Cognac et Montauban.
On va qualifier cette paix de boiteuse & de mal assise, car elle fut signée par Henri de Mesmes qui était seigneur de Malassise et par Biron qui était boiteux !
En 1571, c’est la confession de foi de La Rochelle qui est signée par les pasteurs et les députés de toutes les provinces en présence de Jeanne d’Albret, d’Henri de Navarre, d’Henri de Bourbon, du prince de Condé, du comte de Nassau, de Gaspard de Coligny et de Théodore de Bèze. En août, Jeanne d’Albret quitte La Rochelle pour le Béarn. Elle y meurt le 9 juin 1572 et n’assistera pas aux noces de son fils Henri de Navarre et de Marguerite de Valois, la fille de Catherine de Médicis. François de La Noue est chargé de négocier les articles du mariage qui est fixé au 18 août.
Les fastes de la noce vont se terminer en drame, le 24 août les gentilshommes protestants venus assister au mariage sont assassinés dans Paris, la nuit de la Saint-Barthélemy, Gaspard de Coligny est tué, Charles de Téligny, Charles de Quellenec vont aussi mourir, ainsi que 3.000 huguenots. François de La Noue échappe au massacre, il a quitté Paris pour se rendre en Flandre où un conflit a éclaté avec les Espagnols de Philippe II.
La consigne est de prendre les villes proches de la frontière, le siège est mis devant Valenciennes puis devant Mons. L’armée protestante a des difficultés à s’imposer il faut négocier, c’est François de La Noue qui va rencontrer le duc d’Albe quand il apprend la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy. Il prend peur pour sa famille, il quitte Mons, gagne la Picardie quand on le rassure sur le sort de sa femme et de ses enfants.
Mais d’autres Saint-Barthélemy ont lieu dans plusieurs provinces du royaume de France, les victimes s’élèvent à 10.000 ! Le roi Charles IX décrète que toutes les villes doivent avoir un gouverneur catholique. Biron est imposé à La Rochelle mais les rochelais le refusent, ils n’ont pas confiance en lui. Plusieurs émissaires sont envoyés qu’ils renvoient. Deux galères royales qui croisaient devant la ville sont coulées : la guerre est inévitable. Dans un dernier recours, le roi décide d’envoyer La Noue pour négocier qui d’abord refuse puis, après réflexion, accepte. Les habitants de La Rochelle ont confiance en lui et le but est de préserver la paix.
La situation se présente ainsi : le roi exige un gouverneur catholique, il a engagé La Noue pour négocier, celui accepte pour imposer la paix. Les rochelais ne veulent entendre, ni le roi ni La Noue, mais ils veulent ce dernier comme chef de guerre. Pour lui la situation est inconfortable et périlleuse.
François de La Noue est un honnête homme, il veut satisfaire les uns et les autres, en acceptant le commandement, il va l’assurer, il entraîne ses troupes à la guerre, il en augmente le nombre, il préconise que 57 pasteurs célèbrent le culte dans les compagnies, il encourage les femmes à monter sur les remparts pour empiler de la terre afin de les consolider. Il accepte le double enjeu, et non pas le double jeu, de défendre la ville tout en continuant à négocier mais s’il réussit comme chef de guerre, il éprouve des difficultés comme négociateur, mais en agissant ainsi, il retarde le conflit.
Le duc d’Anjou et son armée arrivent aux portes de la ville, nous sommes en février 1573. La Rochelle est divisée en deux partis : les partisans de la guerre et ceux qui soutiennent La Noue. Pour ce dernier, la situation devient de plus en plus difficile, accompagné de trente gentilshommes, il va quitter la ville et rejoint le camp du roi. Il ne peut plus assurer la paix, il ne peut rien contre la violence des politiques et des pasteurs intransigeants, il sait que militairement La Rochelle est condamnée mais pour avoir refusé le parti de la guerre il est en proie à la malveillance car on va l’accuser de traîtrise.
La suite des événements lui donne raison : les cinq mois qui suivent sont dramatiques pour La Rochelle, cinq mois de souffrances, de douleur, de famine et de morts, cinq mois avant que les ambassadeurs polonais venus rendre hommage au duc d’Anjou qu’ils sollicitent comme roi, exigent la levée du siège.
Biron entre dans la ville le 10 juillet 1573, il sera reçu à la mairie avec tous les honneurs. Désormais les villes de La Rochelle, Nîmes et Montauban auront le droit d’exercer leur religion à condition toutefois de ne pratiquer cet exercice que dans leurs maisons et non dans aucun lieu public.
La Noue rentre en Bretagne pour apprendre la mort de sa sœur Claude et de son épouse Marguerite, ses amis et compagnons d’armes ont disparu sauf Henri de Navarre et Henri de Condé.
La paix est de courte durée, l’Édit de La Rochelle n’est pas appliqué et la guerre reprend le 10 mars 1574. François de La Noue se bat dans l’Ouest, il est vainqueur à Pons, à Royan, à Talmond, à Saint-Jean-d’Angély, à Rochefort, à Melle et à Fontenay mais il est battu à Lusignan. Charles IX envoie Strozzi pour engager des pourparlers de paix mais il meurt le 30 mai et la guerre se poursuit.
La Noue se veut politique, il a un plan qu’il propose à son ami Duplessis-Mornay : fonder un parti s’alliant aux catholiques malcontents. Duplessis-Mornay refuse la proposition et “Bras de fer” reste seul avec son plan d’alliance. L’année suivante, Duplessis-Mornay épousera Charlotte d’Arbalestre, il deviendra gouverneur de Montauban qu’il quittera en 1589 pour Saumur où il créera l’Académie en 1600.
Les négociations reprennent en octobre 1575 qui aboutiront sur une trêve qui durera six mois mais en décembre, les États, réunis à Blois, votent l’abolition de la religion réformée. C’est le début de la sixième guerre et “Bras de fer” qui se reposait en son château de Montreuil-Bonnin repart au combat jusqu’à cette nouvelle paix signée à Bergerac en 1577.
La Noue a 46 ans, ses nombreux combats ont laissé des traces, il aspire à un peu du repos, il a la confiance du roi Henri III qu’il a connu pendant l’affaire de La Rochelle alors qu’il n’était que duc d’Anjou, celui-ci veut en faire un médiateur mais François de La Noue a d’autres projets, rapprocher les huguenots des Pays-bas ce que voulait faire Coligny. Pour cela il faut se battre en Flandre où il part en compagnie d’Odet, son fils. Il est nommé maréchal de camp, mais sa troupe est mal payée, la solde ne vient pas et comme il refuse de cautionner le pillage et les violences, il s’oppose à ses soldats qui l’abandonnent, il est fait prisonnier. Le roi Philippe II qui le déteste lui fait subir les plus mauvais traitements, sa captivité est si dure qu’il tombe malade. Il est enfin libéré en juin 1585 à condition de s’engager à ne plus prendre les armes contre les Espagnols. Il se retire à Genève où il reste deux ans. La mort du duc de Guise, le 23 décembre 1588, le délivre de son serment. Il reprend les armes et il est nommé maréchal de France. HenriIII est assassiné, Le futur roi est Henri de Navarre mais pour qu’il règne il doit être sacré et pour ce faire il doit être catholique. Que décider ? La Noue lui conseille l’abjuration avec des aménagements.
La guerre se poursuit contre la Ligue catholique, “Bras de fer” combat en Bretagne, il se trouve face aux armées commandées par le duc de Mercœur, la lutte est sévère et les combats sont rudes, les troupes de La Noue sont arrêtées devant Lamballe, il commande le siège. Alors qu’il veut se rendre compte de la position qu’il occupe face à l’ennemi, il monte sur une échelle pour son observation, une balle de mousquet l’atteint au front. Sérieusement blessé, il est amené à Moncontour où il décède le 4 août 1591. Le duc de Mercœur permettra à sa dépouille de traverser les lignes pour qu’il soit conduit à Montreuil-Bonnin où il sera enterré.
Apprenant sa mort, Henri IV a dit de lui :
“… c’était un grand homme de guerre et encore plus, un grand homme de bien et l’on peut assez regretter qu’un petit château ait fait périr un capitaine qui valait mieux que toute une province …”
Et de Thou écrira :
“… c’était véritablement un grand personnage, et qui en vaillance, en prudence, en expérience, au fait de la guerre, a été comparé aux plus grands capitaines de son siècle ; mais qui a surpassé la plupart d’entre eux, en innocence de vie, en modération et en équité”
En Bretagne, la guerre se poursuit donc. Les Ligueurs se battent sous le commandement du duc de Mercœur qui, en cas de victoire, brigue le duché. On l’a vu, la lutte est sévère et les combats sont rudes. La Bretagne est mise à feu et à sang pendant tout le temps que dure cette guerre de Religion, c’est la huitième.
Henri de Navarre s’est enfin décidé, il abjure en 1593. Il est sacré à Chartres en 1594. Le nouveau roi va s’attacher à pacifier son royaume. Il récupère les nobles rebelles dont le duc de Mercœur, à qui il promet pour sa fille le mariage avec un de ses bâtards, le duc de Vendôme.
Philippe, Emmanuel de Lorraine, fils de Nicolas de Lorraine, chef de la Ligue, est duc de Mercœur, il va donc se soumettre au nouveau roi de France, désormais son avenir est assuré. Il n’en est pas de même de ses troupes dont l’existence va être quelque peu sombre car, sans chef, et surtout sans cause à défendre, elles vont se retrouver livrées à elles-mêmes.
Que vont devenir ces soldats sans guerre et surtout sans argent? Certains, parmi les plus argentés, vont fréquenter les tavernes où, attablés devant une chope de vin, ils vont se retrouver entre eux et parler du bon vieux temps, d’autres vont se faire gardes du corps, d’autres deviendront maîtres d’armes ou seront employés en petites troupes pour la garde des villes ou des châteaux, mais les autres ? Les sans-le-sou, les sans emplois, que vont-ils devenir ?
Nous allons essayer d’y répondre.
En 1608, paraît à La Rochelle, un opuscule de 16 pages, sans désignation d’auteur, édité par Bernouset. Cet ouvrage a pour titre : Les cautèles, finesses et subtiles inventions de volerie qu’a usé le capitaine Guillery et ses compagnons.” L’auteur nous apprend dans ce petit livre, que ce Guillery était issu d’une grande maison en Bretagne dont il taira le nom de peur d’offenser quelqu’un. On apprend également que le héros du récit avait l’estime du duc de Mercœur à cause de sa vaillance au combat et que, la paix revenue, après avoir rassemblé la racaille de toute la Bretagne et du Poitou, il se trouvait à la tête d’une bande de plus de 400 hommes. Suivent ensuite, les épisodes les plus fameux et les plus spectaculaires d’une existence de brigand au grand cœur dont la devise est : Paix aux gentilshommes, la mort aux prévôts et aux archers et la bourse aux marchands !
L’année suivante, c’est en 1609 que paraît un autre petit livre intitulé : La prise et défaicte du capitaine Guillery qui a été pris avec 62 voleurs de ses compagnons qui ont été roués en la ville de La Rochelle le vingt cinquième de novembre 1608 avec la complainte qu’il a faict avant de mourir. C’est imprimé à La Rochelle par les Héritiers de Jérome Hautin, l’auteur est inconnu.
En 1701, dans un recueil ayant pour titre : Histoires tragiques de notre temps et publié à Lyon, son auteur, un certain Rosset présente un récit : De grandes voleries et subtilitez de Guillery et sa fin lamentable. Le brigand est un jeune noble de la Basse-Bretagne qui a fait ses études à Rennes. Et l’on retrouve les épisodes déjà mentionnés dans les deux autres ouvrages avec quelques nouveaux chapitres inédits et tout aussi spectaculaires dans leur audace.
De 1709 à 1728, on trouve plusieurs ouvrages sous le label de La Bibliothèque Bleue, édités dans plusieurs villes de France sous le titre de l’Histoire de la vie, grandes voleries et subtilités de Guillery et de ses compagnons et de leur fin lamentable et malheureuse. Ces ouvrages de colportage ne sont que la reproduction des livres déjà cités.
Au XIXe siècle, plusieurs Sociétés Savantes régionales publient dans leurs bulletins des études sur l’histoire locale qui ne sont que la compilation des ouvrages parus depuis 1608.
♣ En 1848, Benjamin Fillon rapporte une nouvelle fois les histoires déjà connues.
♣ En 1870, dans le bulletin de la Société Académique de Brest nous trouvons une étude de notre personnage sous le titre : Les frères Guillery ou deux routiers bretons.
♣ En 1884 c’est l’Écho du Bocage vendéen qui publie les récits connus mais avec toujours quelques variantes.
♣ Citons encore le texte de M. de Bellevüe, toujours au XIXe siècle, en 1891 exactement : Les Guillery, célèbres brigands bretons, avec encore quelques modifications sur ce qui a été déjà édité.
En 1927, c’est l’historien Funck Brentano, de l’Institut, qui, dans son ouvrage : Les Brigands, consacre son troisième chapitre au Compère Guillery , on découvre l’histoire très romancée cette fois d’un personnage nouveau, riche d’inventions de toutes sortes.
Quelques revues historiques et locales reprirent les épisodes de la vie de Guillery avec souvent un désir de présenter un héros le plus conforme à la réalité.
À la lecture des différents ouvrages que nous avons cités, nous pouvons raconter une histoire qui fait paraître Philippe Guillery comme le Robin des Bois français.
En effet, le potentiel révolutionnaire du mythe du brigand au grand cœur qui s’élève contre l’injustice et l’oppression dans une lutte ardente à caractère héroïque survit à toutes les époques et se transmet de siècle en siècle où l’on verra apparaître le sauveur de tout un peuple opprimé qui retrouvera son honneur et sa dignité dans des épisodes où Guignol rossera le gendarme.
Intéressons-nous donc à ce Guillery et à sa légende avant de découvrir à travers les actes officiels ce qu’il était dans la réalité.
Philippe Guillery naquit vers 1566, il était le second fils de Jean Guillery, chevaucheur d’écurie de la Maison du roi, seigneur de Coëtbo-sous-Guer, de Palierne et autres lieux. L’ancêtre le plus éloigné remonte à 1427 avec Jean Guillery, seigneur de La Lande et du Palierne-en-Moisdon. Il a pour armes d’argent à trois gueules de sable. Dès son plus jeune âge, Philippe Guillery semble doué pour les études et son père l’envoie à Rennes où il sera l’élève des jésuites à la Maison d’Éducation de la Communauté St. Thomas. Par malheur il se laisse entraîner dans de mauvaises fréquentations et sa conduite répréhensible fait dire de lui qu’aucune compagnie n’est plus pernicieuse que la sienne. Effectivement il fréquente plus les tavernes et les mauvais lieux que l’université et son père lui écrit pour lui enjoindre de changer au plus vite de comportement. Il se moque de la missive paternelle et passe outre ces recommandations alors son père le désavoue et l’informe qu’il ne le tient plus pour son fils. Il est évidemment chassé de l’université, sans ressources, il ne lui reste qu’à se tourner vers le métier des armes, il s’engage et devient combattant pour la Ligue sous le commandement du duc de Mercœur. Il prouve rapidement sa bravoure et sa valeur dans les combats où il se trouve opposé aux troupes protestantes. Il obtient le grade de cornette dans la compagnie de M. de la Mallonière. Il est si bien considéré que son capitaine accepte de lui servir de témoin lors de son mariage à Légé avec la fille d’un riche marchand de draps Maître La Mothe.
Il rejoint, après la cérémonie, son régiment à Nantes. Il est parti pour faire une brillante carrière dans les armes quand un événement va bientôt modifier son existence. En 1595, Henri de Navarre abjure la religion protestante et la guerre entre catholiques et protestants va prendre fin. Pendant quelques mois Guillery va ne savoir que faire mais Henri IV ayant déclaré la guerre au duc de Savoie notre personnage va reprendre du service auprès du duc de Mercœur qui combat désormais pour son roi. Philippe obtient le commandement d’une compagnie. Les trois frères Guillery se retrouvent à guerroyer ensemble jusqu’en 1601 où la paix entraîne la dispersion de l’armée. Mathurin et Guillaume, les frères, retournent chez leur père et Philippe retrouve son épouse chez son beau-père le drapier La Mothe.
De la situation de militaire à celle de drapier il y a une grande différence que Philippe Guillery a du mal à franchir, aux foires de la région il préfère les tavernes. Il se met à boire, à courtiser les filles et quand l’argent vient à manquer, il puise dans les réserves du beau-père qui bientôt le met à la porte.
Il se rend à Machecoul et se livre au braconnage. Il est pris, une fois, deux fois et il est condamné à être fouetté par les piqueurs et les veneurs du seigneur sur les terres duquel il a braconné. Il décide de se venger. Il s’introduit dans le château, vole l’argenterie et s’enfuit à Paris. Ayant liquidé le produit de son vol, il revient vers l’Ouest, est arrêté à Saumur et mis en prison.
Son forfait ayant accompli à Machecoul, c’est là qu’il doit être jugé. Au cours du transfert depuis Saumur, il s’échappe et disparaît. Il s’est engagé dans une troupe de comédiens qui s’établissent à Paris. Là il tombe malade, il est abandonné par ses compagnons. Guéri, il décide de retrouver son épouse. Il fait amende honorable, obtient le pardon de son beau-père et va s’installer à Cosmon où il ouvre une boutique de drapier sur la place près de l’église. Le malheur semble le poursuivre car son épouse tombe malade et malgré les soins des médecins, elle meurt.
Il est repris par son vice, retourne au tripot et retombe dans la débauche, il vend sa boutique, rembourse ses dettes et disparaît !
On va le retrouver à la tête d’une bande de 400 aventuriers, gens de sac et de corde, prêts à tout, bons à rien, anciens soldats tombés dans la misère et le désespoir une fois la guerre terminée.
Son père est mort, ses deux frères sont tentés par l’aventure, il les engage.
Les textes nous disent que les frères Guillery étendirent leurs expéditions d’Orléans à Bordeaux et de Rouen à Pontoise. Chaque récit nous apporte une surenchère de coups de main et d’exploits les plus audacieux. Utilisant son expérience acquise au contact des comédiens, Guillery se déguise pour abuser ses victimes, on le retrouve en bourgeois, en messager, en moine, en sergent d’armes, en ermite, en poissonnier. Tour à tour, il se montre magnanime et charitable, dépannant une pauvre fille qui avait perdu sa vache, mais aussi vengeur implacable, exécutant l’un de ses hommes qui avait usurpé son identité et le bourreau de Nantes en personne qui avait torturé deux de ses hommes. Il séduit la femme d’un imprimeur, se joue du prévôt et du président du parlement de Rouen, abuse les prévôts de La Rochelle et de Niort, dévalise celui de Fontenay.
Personne n’ose plus sortir, les marchands ne vont plus aux marchés et aux foires, Guillery rosse les gens d’armes. Il se décide alors d’attaquer les châteaux où se trouvent les produits des tailles et des redevances. Il met à sac le château de Mareuil et des Essarts mais va connaître son premier échec devant le château de Ste Hermine. Le baron Jacques Desnouches, chevalier, seigneur de la Tabarière, renforce la garde de sa demeure et, à la tête de 200 hommes, attend de pied ferme le brigand. Lorsque Guillery et ses hommes se présentent, ils sont reçus avec vigueur par les défenseurs qui les mettent en déroute. Cette première défaite ouvre des possibilités et la certitude que l’on peut s’opposer aux brigands.
Le sénéchal du Poitou va désigner alors un homme énergique et déterminé, André Le Geay, sieur de la Gestière, pour en finir avec la bande de Guillery. Cet homme va aller le chercher dans un de ses repaires : le domaine de Bois-Patuyau. Armée de quatre couleuvrines, la troupe du prévôt va canonner le repaire. Guillery va réussir à s’enfuir mais son frère aîné, Mathurin est tué. Guillaume le plus jeune se sauve avec quelques hommes vers la Bretagne et Guillery se réfugie à Bordeaux. Cet homme étonnant va séduire une belle et riche veuve des environs, il l’épouse et, pendant trois années, il va vivre de sa fortune et de celle de sa femme. Un jour, il est reconnu par un marchand qui le dénonce. Cerné, il parvint à s’enfuir mais il est seul, sans argent, presque nu. Il se réfugie dans une cache connue de lui seul et, se déplaçant de nuit, regagne Bordeaux. À Blaye, il est à nouveau reconnu. Il prend le bateau, débarque à Royan et se fait accepter à l’hospice comme indigent. C’est là qu’il sera arrêté. Enchaîné, sous bonne garde, il est transporté à La Rochelle où il est jugé le 25 novembre 1608. Condamné, Philippe Guillery est rompu vif.
Guillaume, le petit frère, qui était parti en Bretagne va recommencer les rapines et le brigandage dans les environs de la forêt de Brocéliande. Il est pris et sera pendu. Ce fut la fin de la bande des frères Guillery.
Voilà ce que l’on pouvait lire dans les écrits parus après sa mort.
La vérité est toute autre.
On la connaît en lisant les rapports qu’André Le Geay écrivit pendant les quatre années que durèrent sa traque. Messire Le Geay de la Gestière, vice-sénéchal du Poitou, est un policier, il n’écrit pas de roman et ne s’embarrasse pas de littérature. On peut trouver son texte manuscrit à la Bibliothèque Nationale. Pour lui, Guillery n’est pas un Robin des Bois, c’est un vulgaire bandit, sans foi ni loi, sans scrupule, tuant, volant, sans distinction, ceux qui tombent sous sa main. Le rapport est sans fioriture, sec et précis, point de noblesse, point de bravoure et de beaux sentiments.
Je cite :
Philippe Guillery en son temps capitaine des voleurs du Bas Poitou estoit fils d’un nommé Guillerye, masson de son mestyer, demeurant en unz village appelé Les Landes, paroisse du bourg de Bouillargue, au-dit pays du Bas-Poitou.
(Fin de citation)
Plus loin, on apprend que Philippe et ses frères avaient été successivement laquais d’un sieur Garnaud, gentilhomme voisin de St Etienne-de-Ligneron, à une lieue de Légé. Guillery n’a donc jamais été noble, en bon policier, en traquant le bandit, le prévôt général a étudié ses origines, ses parents, ses amis, ses voisins et son parcours. Guillery a deux frères, l’aîné Mathieu s’engagea et devint soldat du roi, Philippe suivit la même voie et devint soldat de la Ligue dans la troupe des Chevau-légers de M. de la Mallonière, capitaine de Touffou. Le duc de Mercœur n’est jamais mentionné.
Guillery épousa à cette époque la fille d’un marchand de Légé qui se nommait La Mothe et tenait un commerce de draps. La paix revenue, sans argent, Guillery se retire à Machecoul où il est accusé de braconnage. Il s’enfuit et arrive à Paris. Qu’y fit-il ? On ne sait puisqu’on le retrouve à Saumur où il est arrêté. Il s’échappe, constitue une petite troupe de voleurs, connaît échec sur échec et va se cacher à Cosmon avec sa femme et son frère Guillaume. Redevenu honnête, il fait le commerce du drap et devient veuf après deux ans. Il repart pour Paris, tombe malade, guérit et revient en Poitou où il rassemble une troupe de brigands d’une trentaine d’hommes environ. On est loin des 400 de la légende ! Il écume la contrée, rançonnant moines, collecteurs d’impôts, receveurs de fonds marchands et tout ceux qui ont la mauvaise fortune de le rencontrer, lui et sa bande. Le gouverneur de la Province charge alors un prévôt général de faire cesser ce brigandage, c’est alors qu’entre en scène Le Geay de la Gestière.
Ce dernier s’arme de beaucoup de patience et parvient enfin à arrêter trois hommes de la bande : Vrignaut, beau-frère de Guillery, Delhouneau dit Desrouillemigneu et Julien Marschal dit Tochonnière, trois autres bandits vont être tués : Lacombe, Charrié et Médard dit le Breton. La chasse du prévôt se resserre autour de Guillery, Le Geay enrôle plusieurs paroisses pour cerner la bande. Un autre brigand, Michel Guillaudeau est pris. Il est pendu à Nantes, ainsi qu’Argion exécuté à Poitiers. Un nouvel accrochage se produit en forêt de la Rocheservière, quelques membres de la bande sont blessés.
Philippe, voyant sa troupe diminuer décide de disparaître pendant quelques temps, histoire de se faire oublier.
Pendant cet entracte, Le Geay rencontre le ministre Sully qui le présente à Henri IV. Lui ayant raconté son histoire, le roi engage le prévôt à poursuivre sa chasse.
Au début de 1606, Le Geay, exécutant les ordres du roi et de son ministre, se met en rapport avec le gouverneur de Niort, le comte de Parabère qui l’aide à constituer une petite armée.
Un nommé Micheleau, parent et complice de Guillery, est tué.
Le prévôt et son armée se rendent à Fontenay puis marchent vers le Talmondois. Il arrête Pierre Vrignault, le frère de celui qu’il a fait exécuter à Niort, qui lui révèle que Guillery remonte vers la Bretagne et effectivement, on apprend que la bande a passé la Loire. À Auvernay, on surprend cinq brigands : La jeunesse, Belouard et Prieur, un autre beau-frère de Guillery, qui sont tués, Guercy l’Isleau et Guillaume Guillery se rendent. Ils seront roués vifs à Nantes.
En 1607, on va faire quatre campagnes de chasses qui ne donnent rien.
À la Saint-Michel, l’année suivante, un certain Crosnier déclare que Guillery est descendu en Gascogne, le brigand a trouvé refuge à Roque-neuve en Bazadais dans le château de Blaignac qui appartient à M. de Barrault qui deviendra plus tard maire de Bordeaux.
Un matin de novembre, sortant de sa cachette, Guillery est ceinturé, il se débat, son beau-frère La Mothe-Baudry est tué.
Il fut jugé rapidement et roué vif à La Rochelle le 4 décembre 1608 à quatre heures de l’après-midi, apportant ainsi la preuve qu’il n’était pas noble, car seuls les nobles étaient décapités.
“Il montra beaucoup de foi et de repentance” dit le pasteur protestant Merlin qui assista à son exécution.
Le reste de la bande, une quinzaine d’hommes, furent pris les uns après les autres et exécutés soit à Nantes, soit à Fontenay.
En 1612, il n’en restait plus un seul !
En quoi cette histoire est intéressante ? C’est la réponse à la question posée plus haut. Elle met le doigt sur la condition du militaire à cette époque. Au cours de ces guerres de religion, il y en eut huit, on eut besoin pour combattre de beaucoup d’hommes.
Où les trouvait-on ?
L’infanterie était composée de bandes ou enseignes ou compagnies, commandées par un capitaine assisté d’un lieutenant avec, sous leurs ordres, deux sergents, des caporaux, des anspessades et des appointés. Ces troupes royales ressemblaient à s’y méprendre aux troupes huguenotes, les habitudes de violence et de pillage sont coutumes parmi les hommes que l’on a pu recruter : des fanatiques pourfendeurs de huguenots, des calvinistes motivés par leur foi, des mercenaires qui, outre la solde plus ou moins garantie, voyaient dans la guerre des occasions de viols, de pillages et autres violences. Il faut également tenir compte, qu’afin d’assurer la fidélité de leurs troupes, les chefs de guerre catholiques et protestants promettaient de leur abandonner les vaincus. Ils y étaient, hélas obligés, puisque la plupart d’entre eux n’avaient pas les moyens financiers de payer régulièrement les soldes.
Les gravures de Jacques Callot nous donnent une idée de ce que pouvait être le passage d’une troupe dans un village. L’histoire a retenu le nom des chefs de guerre qui commirent les pires exactions, elle a oublié la longue liste des villages pillés, des pauvres paysans torturés et violentés pour quelques pièces d’argent ou quelques jambons.
Des chefs protestants, dont Coligny et La Noue, essayèrent de lutter contre ces débordements de violences. Les recrues venaient de tous les coins de France mais on ne refusait pas l’aide de l’étranger. En septembre 1562, Élisabeth d’Angleterre accorda à Condé, chef huguenot, argent et soldats. D’Andelot, le frère de Coligny, s’en alla en Allemagne, convaincre reîtres et lansquenets de venir combattre en France. De son côté, l’armée royale, réclama le soutien des Espagnols. Dans les deux armées qui s’affrontaient en combats fratricides, c’était un composite de Français, d’Anglais, d’Écossais, d’Allemands, d’Italiens et d’Espagnols souvent sans foi ni loi qui combattaient pour celui qui payait le mieux !
Ces pillards étaient dénommés carabins ou picoreurs ou voleurs de pécores, c’est-à-dire de troupeaux.
Angot de l’Éperonières a écrit une pièce intitulée les Picoreurs où l’armée traverse les plaines normandes:
(…) un jeune pitaud me dit tout esperdu :
“Les soldats sont au bourg Monsieur tout est perdu !
Cette engeance d’enfer, que la faim espoinçonne,
Froisse tout, pille tout, sans respect de personne.
Ce ne sont point soudards : ce sont des picoreurs,
Qui sont de l’Antéchrist les vrais avant-coureurs.”(…)
Au cours de ces guerres civiles, les capitaines ne s’embarrassaient pas du certificat de moralité de leurs recrues, l’important était qu’ils fussent d’entreprise subtile et de hardi courage. Un contemporain a écrit :
Ils arracheroient volontiers le cœur des pauvres gens, puisque les ayant tous volés, pillés et dérobés, encore leur mettent-ils le poignard sous la gorge pour leur faire confesser s’ils n’ont point détourné quelque partie de leur bien ; ils leur donnent le “fronteau”, ils leur serrent les pouces dans les rouets d’arquebuse. Ah ! Quelle désolation !
Le fronteau était une corde à nœuds que l’on passait autour de la tête de la victime et qu’on serrait jusqu’à ce qu’elle eut révélé l’endroit où était caché son argent quant au tourment qui consistait à écraser les pouces des patients en les engageant dans les ressorts à rouet d’une arquebuse c’est de cette torture qu’est venue l’expression utilisée encore de nos jours : “mettre les pouces !”
François de la Noue, notre “Bras de fer”, compagnon de Coligny, écrivit :
La guerre civile (…) a rendu la plupart des Français si sauvages, si cruels et si farouches que, des brebis qu’ils étaient, ils se sont convertis en tigres (…) Pendant que la discorde tient nos épées dégainées, nous ne faisons autre chose qu’établir un nouveau règne d’impiété, d’injustice, de cruauté, de brigandage, auquel plusieurs voleurs ou méchants s’agrandissent et se font riches des dépouilles des innocents et se saoulent de leur sang .
Le même François de la Noue va regretter les horreurs de la guerre, les mutilations, les dépècements de cadavres, les massacres pendant et après les combats, les enfants qu’il a pu voir aussi acharnés à tuer que les adultes, les incendies des masures comme des châteaux, tous les actes autant que les vols, cette picorée des mercenaires : (je le cite)
Ainsi perdit notre infanterie son pucelage et cette conjonction illégitime s’ensuivit la procréation de Mademoiselle la Picorée qui depuis est si bien accrue en dignité qu’on l’appelle maintenant Madame. Et si la guerre civile continue encore, je ne doute point qu’elle devienne Princesse. (Fin de citation)
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Philippe Guillery, en admettant que le texte est bien écrit de sa main, composa un petit ouvrage qui parut à Paris en 1615 intitulé : Reproches du capitaine Guillery faict aux carabins, picoreurs et pillards de l’armée de MM. les Princes.
Ce qui est également curieux c’est que l’auteur du pamphlet s’attaque aux exactions du soldat en guerre en mettant l’accent sur l’armée catholique, évoquant la grande penderie de Bretagne organisée par le comte de Lamoignon, commandant un régiment sous la bannière de M. de Mercœur. Émanant d’un homme qui a servi sous la Ligue, cela est surprenant ! (Je cite) :
Frères (…) et là, il se situe sans détour au sein de ceux qu’il attaque : Frères (…) vous n’avez le cœur qu’à la volerie, qu’au pillage et butin, poltrons que vous êtes, soldats de rapine, oyseaux de proyes (…) ; si vous êtes seulement douze ou quinze d’une bande après la maison de quelque laboureur, vous entremangez encore comme chiens et chats et villains, à qui montera le premier dessus la fille ou la chambrière de la maison et à qui aura la bourse. Au diable soit la canaille ! (…) Vous, nouveaux picoreurs, vous ne vallez rien que pour piller le bonhomme, que pour détrousser les marchands et rançonner le monde. Allez, la corde à de tels gens que vous qui n’avez du courage que contre un homme seul ! (…) Que devez-vous être meurtriers inhumains, volleurs insignes, brigands et larrons quy, sans mercy et sans miséricorde, vollez et des robez tout ce qui se rencontre sous vos mains ; qui mettez dehors de leurs maisons femmes pleurant et gémissant avec leurs petits- enfants entre leurs bras, contraintes de s’en aller chercher ailleurs leur meilleure aventure, avec un bâton blanc en la main, et leurs pauvres maris en fuite, contraints de renoncer à tout, aymant mieux soupirer leur malheur à l’ombre d’un buisson que vivre avec vous dans toutes sortes de tyrannyes, de félonie et de barbarie. (Fin de citation)
L’histoire de ce Guillery est le symbole d’une grande injustice, celle du soldat, volontaire ou mercenaire, qui après avoir servi le plus offrant ou la cause religieuse qu’il croyait la plus noble, se retrouvait mis à pied sans reconversion possible. On a maints exemples de ces bandes de soldats errants qui razziaient les campagnes pour survivre. Ces Grandes Compagnies n’avaient d’autre métier que celui appris pendant la guerre. Cet apprentissage leur permettait de vivre en attendant un nouveau conflit prometteur de gains. Soldats de misère en temps de paix, soldats de rapines en tant de guerre, le militaire trouvera dans l’armée sa subsistance et la gloire. Il éprouvera une grande satisfaction à exercer la puissance que lui donne le service du roi ou du prince qui l’emploie, il apprendra que tout est dû au soldat lorsqu’il a l’épée à la main. On lui enseignera la pratique des armes, les ruses, les embuscades, les coups de main qui se terminent neuf fois sur dix par le vol, le pillage, le viol et la mort. Arrive la paix, son savoir est inutile sinon l’exercer pour sa subsistance. Alors naît une bande de voleurs, de détrousseurs et de brigands.
Henri IV, on l’a vu, a été sensibilisé par l’histoire de Guillery. Il a donné les moyens au prévôt général Le Geay de mettre à mal le bandit et sa bande. On peut penser que l’exemple de ce soldat devenu brigand a pu inspirer au roi son désir de créer une armée de métier. Ce sera fait sous son règne avec l’aide du Maréchal Philippe Strozzi. On va transformer les vieilles bandes ou enseignes en compagnies régulières rassemblées dans un régiment. Puisque ces bandes sont composées d’individus venant de toute la France, on donnera à ces régiments des noms de provinces. Le premier sera le régiment des Gardes françaises, constitué de la garde à pied du roi puis celui de Picardie, il y aura ensuite Piémont, Normandie, Champagne et Navarre. Louis XIII poursuivra l’œuvre de son père. Ainsi, petit à petit, va naître une armée royale composée également, comme du temps des mercenaires, de régiments étrangers : allemands, suisses, irlandais qui serviront le roi de France. Les drapeaux vont porter les couleurs du régiment et les uniformes apparaîtront peu à peu. Plus de 80 régiments seront dénombrés sous Louis XV et Louis XVI, ils seront plus de 100 à la Révolution.
Le régiment, contrairement à ce qui se passait auparavant constitue un corps ayant une existence propre sous les ordres du mestre de camp assisté d’un état-major où figurent en bonnes places les éléments chargés du maintien de la discipline. Ce sont les prémices du règlement qu’apprendra tout militaire à son incorporation : la discipline faisant la force principale des armées … Ce régiment se composera d’un nombre variable de compagnies ou enseignes. La première sera la compagnie colonelle elle appartient au colonel général qui nommera ses subalternes dans toutes les autres compagnies. Son drapeau se distingue par la couleur blanche et son capitaine sera le plus ancien et le plus renommé, il aura pour titre lieutenant de la colonelle, bientôt abrégé en lieutenant-colonel. La deuxième compagnie, la mestre de camp, est commandée par le lieutenant de la mestre de camp. Les autres, portent le nom de leur capitaine et elles prennent rang dans le régiment d’après l’ancienneté de leur chef. Les compagnies vont se rallier autour d’un drapeau à la couleur du régiment, partagé en quatre quartiers par une large croix blanche marquant la propriété du roi : bleu pour les Gardes, rouge pour Picardie, noir pour Piémont, feuille morte pour Navarre et vert pour Champagne.
L’esprit du militaire et son idéal vont changer, il va se battre désormais exclusivement pour son roi et pour le drapeau qui le représente:
Je veillerai sur la bannière. Si le banneret tombe, je la saisirai, je l’élèverai pour qu’elle flotte encore. Si je suis blessé, je la tendrai à un camarade. Je jure de ne jamais l’abandonner, ni le jour, ni la nuit, dans la joie comme dans la détresse, dans l’honneur comme dans la misère, jusqu’à la mort, comme le déclare le serment fait au drapeau des Suisses du roi.
L’armée ne fonctionnera plus de la même manière, fini les temps de l’ost féodal où le roi chef de bande appelait à sa rescousse ceux qui savaient se battre, bientôt rendus à une existence aléatoire le conflit terminé pour reprendre le combat quelques temps plus tard selon les caprices de la politique. Cette armée sans uniforme et sans durée n’était plus. La perspective d’y faire carrière devint le lot commun et la motivation ne fut plus la même, de Guillery le rebelle on passa à Fanfan la Tulipe, le joli cœur, en gagnant un uniforme le militaire perdait son nom et une chanson perpétuait sa gloire.
Qui aurait pu soupçonner, en ce début du XVIIe siècle, que ce bandit qui écuma le Poitou et la Basse-Bretagne serait à l’origine de l’armée française ? Son nom serait resté ignoré pour beaucoup sans l’existence d’une vieille chanson poitevine :
Il était un p’tit homme
Tout habillé de gris
Carabi !
Heureux pays que la France où tout finit par des chansons !
